A l’accueil, je remplis le formulaire. La secrétaire jette un coup d’oeil
:
“Madame, nous ne pouvons rien faire pour vous. Vous dépendez du service social des personnes
sans domicile arrivées récemment dans le département par voies ferroviaires.”
Elle me tend une brochure. Au dos, l’adresse surlignée au feutre jaune.
Nous nous sommes baladées sur la Promenade. Il y a encore des touristes.
Caglar est né en Turquie, d’un père kurde et d’une mère turque. Mariage improbable, union
contre-nature diront-ils aussi.
Le père de Caglar est communiste. Ce qui n’arrange pas les choses.
Le père de Caglar est surtout un idéaliste, un rêveur. Il rêve d’appartenir a un grand
ensemble, il rêve pour ses enfants d’une supra-nationalité –communiste- qui abolirait tous les clivages, dans laquelle la minorité se fonderait dans la majorité, il rêve d’un grand
soviet-ottoman.
Mais voilà, ça ne plaît ni aux indépendantistes du PKK, ni au gouvernement turc. Très vite, il
est limogé, rétrogradé. Il n’a plus le droit d’enseigner – il est professeur d’Histoire, ironie du sort, dans une ville qui s’est vu vider de sa population arménienne.
Alors il envoie femme et enfants en France, en attendant l’accalmie.
Les années ont passé, mais Caglar est toujours là.
Entre kurde et turc, il ne veut pas choisir. Je crois que comme son père, Caglar est un
rêveur.
Depuis un an déjà, il attend sa naturalisation française.